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Etude de la filière du café : la crise derrière la success-story

Plus de 2 milliards de tasses de café sont consommées chaque jour, générant un chiffre d’affaires d’environ 200 milliards de dollars par an.

A l’occasion de la Journée Internationale du Café, Max Havelaar France, Commerce Equitable France et le collectif Repenser les Filières publient une étude du BASIC qui questionne la durabilité de la filière café.

Elle met en lumière ses (dys)fonctionnements, l’impact des alternatives existantes dont le commerce équitable et l’agriculture biologique, mais aussi les leviers à actionner pour garantir sa durabilité.

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Alors même que cette boisson connait un renouveau chez les consommateurs (les Français consomment en moyenne 5,4kg de café par an) et une explosion de sa valorisation au plan mondial, les prix internationaux s’effondrent passant sous la barre symbolique de 1 dollar/livre, au point que certains producteurs latino-américains refusent de vendre leur production.

Les revenus des industriels et les marques ne cessent de croître alors que ceux des producteurs stagnent, voire diminuent. Ceux-ci subissent par ailleurs de plein fouet les coûts « cachés » d’une production non durable : changement climatique, pollution, pauvreté…

Une étude pour agir

Matière première agricole la plus échangée au monde, le café fait vivre 25 millions de familles d’agriculteurs ; en majorité sur des petites exploitations de moins de 5 hectares.

Mais dans quelles conditions ? Des prix bas payés aux producteurs, les effets du changement climatique sur les récoltes, le manque de ressources pour investir… Les alertes des producteurs se sont multipliées ces dernières années.

Depuis la fin des années 1980 et la disparition du dernier Accord International du Café qui régulait les échanges mondiaux, les producteurs subissent la volatilité des prix déterminés sur les marchés financiers. Leurs revenus sont globalement plus faibles et ils n’ont pas la capacité de négocier les termes de la vente de leur café face aux négociants, grandes marques internationales et distributeurs, qui concentrent le pouvoir.

Les producteurs, exclus des bénéfices qu’ils contribuent à générer

Depuis 2003, la valeur des ventes de café en France a plus que doublé, notamment suite au développement des dosettes et capsules. Cette évolution bénéficie à un secteur de plus en plus concentré : les trois premiers acteurs du café en France (Nestlé, JDE et Lavazza) représentent 81% du marché. Mais la part qui revient aux producteurs est de plus en plus faible.

En 20 ans, torréfacteurs et distributeurs ont obtenu 1,2 milliard d’euros supplémentaires de leurs ventes annuelles de café en France, tandis que les producteurs et les négociants n’ont perçu que 64 millions d’euros en plus. La situation est d’autant plus grave pour eux que leurs coûts de production augmentent (prix croissant de la main d’œuvre et des intrants) alors que les prix mondiaux chutent. A titre d’exemple, les producteurs péruviens et éthiopiens ont touché en 2017 un revenu 20% plus faible que 12 ans auparavant, et restent très en dessous du seuil de pauvreté.

Merling Preza, vice-présidente du réseau de producteurs latino-américains de commerce équitable (CLAC) : « Avec ce niveau de création de valeur il ne devrait pas y avoir de crise de prix ! Il est clair qu’il existe les moyens pour une meilleure redistribution de la valeur. En plus, les entreprises n’ont jamais autant parlé de durabilité. Mais dans les conditions actuelles, en payant moins de 1 dollar par livre de café, on ne peut pas parler de développement durable ».

Les producteurs ne captent plus que 10% environ du prix de vente moyen du café au consommateur. Les faibles marges qu’ils dégagent découragent les investissements, ce qui entraîne des baisses de rendements et de qualité qui impactent in fine les prix qu’ils obtiennent pour leur café. Faute des moyens suffisants pour entretenir leurs parcelles et parfois même pour récolter la totalité de leur café, obligés de s’endetter pour assurer leurs besoins essentiels, nombre d’entre eux se trouvent piégés dans une « trappe de pauvreté ». Dans beaucoup de régions, le métier de caféiculteur perd de son attractivité et les jeunes générations s’en détournent.

Les familles qui cultivent le café souffrent souvent de problèmes de malnutrition et de taux élevés d’analphabétisme ; leur paupérisation alimente les phénomènes de migration et de trafic de drogue.

Ces évolutions ont lieu dans un contexte d’impacts croissants du changement climatique sur la production de café, en particulier d’Arabica : les rendements et la qualité des récoltes sont régulièrement affectés, avec une augmentation des coûts de production et une dégradation des revenus des producteurs.

L’ensemble de ces impacts économiques, sociaux et environnementaux pèsent sur les économies des pays de production : à titre d’exemple, au Pérou et en Ethiopie en 2017, derrière chaque dollar généré par les exports de café il y avait entre 85 et 90 cents de coûts cachés à la charge de ces pays et de leur population (les « coûts sociétaux »), la Colombie s’en sortant mieux grâce à une meilleure valorisation du café à l’export. Des résultats qui illustrent la non-durabilité de la filière dans ces deux pays.

Le commerce équitable : un outil qui fonctionne mais qui ne peut répondre seul aux enjeux

Le commerce équitable apparaît comme le modèle alternatif le plus performant pour améliorer la durabilité de la filière, et en premier lieu le revenu des producteurs grâce à un prix payé plus élevé (+21% par exemple au Pérou). L’étude démontre qu’il réduit les coûts sociétaux de 15 à 35% par rapport au café conventionnel, en fonction des pays. Le renforcement des coopératives leur permet de capter plus de valeur et augmente leurs capacités de gestion et d’organisation.

Mais son efficacité dépend surtout des volumes de café vendu par les coopératives aux conditions du commerce équitable – souvent trop faibles par rapport à leurs ventes totales.

Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France : « Le commerce équitable montre qu’il est indispensable quand aucune régulation sérieuse ne protège les petits producteurs, que ce soit face à l’effondrement des prix ou face aux intermédiaires peu scrupuleux. L’impuissance à changer le système doit être dépassée par nos choix citoyens.»

La complémentarité du label Fairtrade/Max Havelaar et de l’agriculture biologique génère les meilleurs résultats dans l’étude. La production agroforestière biologique des organisations de producteurs doublement certifiées – en particulier au Pérou et en Colombie – apparait comme un modèle de résilience et de durabilité à approfondir face au dérèglement climatique.

Des leviers d’action pour plus d’équité

Face à ce fossé qui se creuse entre industriels qui s’enrichissent et producteurs qui se paupérisent, nous ne pouvons plus fermer les yeux.

Max Havelaar France, Commerce Equitable France, et le Collectif Repenser les Filières appellent à un partage plus équitable de la richesse.

Cela doit passer par :

- la mise en œuvre effective du devoir de vigilance (en particulier sur le paiement des revenus et salaires décents) par les acteurs des filières, notamment les trois grands groupes qui concentrent 81% de la torréfaction en France, et qui ont les moyens de revoir leur politique de rémunération des producteurs ;

- la mise en place d'un observatoire des coûts et de marges par l'Organisation internationale du café (ICO), la transparence étant la condition sine qua none à une meilleure répartition de la richesse ;  Les acteurs du secteur doivent s’engager à payer des prix permettant de garantir les revenus et salaires décents

- des programmes de recherche d'envergure sur l'agroforesterie pour raccompagner l'évolution des modes de production vers plus de résilience économique et écologique, pour répondre aux défis du dérèglement climatique.

Il est nécessaire d’actionner de manière simultanée ces leviers afin de permettre l’avènement d’une filière réellement durable du café. Les producteurs n’ont jamais eu autant besoin de la redistribution de la richesse générée, tant pour vivre dignement de leur travail que pour s’adapter aux impacts croissants du dérèglement climatique.